Retour 034 | Delacroix : pourquoi est-il devenu le porte-drapeau du romantisme ?

034 | Delacroix : pourquoi est-il devenu le porte-drapeau du romantisme ?

034 | Delacroix : pourquoi est-il devenu le porte-drapeau du romantisme ?
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Salut, c’est Sacha.

Dans le dernier épisode, on a posé le décor du romantisme — l’essor de la presse, le pouvoir nouveau des intellectuels sur le jugement artistique. Aujourd’hui, voici le protagoniste principal : Eugène Delacroix. La Liberté guidant le peuple

Son tableau La Liberté guidant le peuple est probablement l’une des œuvres d’art occidentales les plus reconnaissables au monde. Il a laissé d’autres chefs-d’œuvre, comme La Mort de Sardanapale. La Mort de Sardanapale

Cent cinquante ans plus tard, l’artiste canadien Jeff Wall louera l’appartement d’une prostituée pour créer The Destroyed Room, en hommage explicite à ce tableau de Delacroix. Voilà qui mesure l’importance durable de Delacroix dans l’histoire de l’art. The Destroyed Room Jeff Wall

On l’a dit dans le dernier épisode : Delacroix voulait devenir le numéro un de l’Académie. Mais incapable de résister au pouvoir des intellectuels, il s’est retrouvé, contre son gré, propulsé porte-drapeau du romantisme.

(Image pour illustrer cette situation : c’est un peu comme une cérémonie municipale où l’on décerne à quelqu’un le titre d‘“Éleveur de porcs exemplaire”. Le lauréat, sur l’estrade, chuchote au maire : “Mais… je suis éleveur de poules, je n’ai pas un seul cochon chez moi.” Le maire le foudroie du regard : “Silence ! Si je dis que vous élevez des porcs, alors vous élevez des porcs.”)

Puisque Delacroix lui-même refusait cette étiquette, comment les intellectuels ont-ils pu malgré tout l’imposer ? Et comment en est-il arrivé à occuper cette position malgré lui ? Pour répondre, il faut retourner à son époque, et regarder dans ses tableaux comment il a bouleversé de fond en comble la tradition académique — sur le plan des sujets comme des techniques.


Un réseau social considérable

Delacroix est le fils illégitime de Talleyrand — le grand survivant de la scène politique française, l’homme dont chaque nouveau régime avait besoin pour gérer les affaires étrangères. Talleyrand disposait d’un réseau de relations extraordinairement étendu. C’est précisément ce réseau qui explique comment Delacroix, malgré six échecs consécutifs à l’Institut de France, a continué à recevoir d’abondantes commandes gouvernementales.

Par ailleurs, son grand-père maternel était un menuisier de haut niveau — c’est lui qui fabriquait les cadres des tableaux de Madame de Pompadour. La famille avait donc déjà de nombreuses connexions dans le milieu des peintres ; l’oncle de Delacroix était lui-même peintre, et l’atelier de cet oncle était l’endroit préféré du jeune Eugène.

En 1816, Delacroix entre à l’École des Beaux-Arts, dans l’atelier de Guérin — un élève de David. Sur le plan de la généalogie artistique, Ingres devient ainsi son “oncle d’atelier”.

Bien que peintre de profession, Delacroix possède aussi une plume remarquable — jeune homme, il a même hésité à devenir poète. Et il cultive activement ses relations avec les gens de lettres : Balzac, Hugo, George Sand, Chopin, puis plus tard Baudelaire — tous font partie de son cercle proche. Pour le dire en termes modernes : il avait énormément d’amis dans le monde de la culture et des médias. Ce réseau jouera un rôle considérable dans sa célébrité future.


Les débuts de la peinture romantique

Dans l’atelier de Guérin, un peintre exerce une influence décisive sur Delacroix : son aîné Géricault. Géricault était un admirateur passionné de Rubens — au point que ses camarades le surnommaient en plaisantant “la cuisinière de Rubens”, sous-entendant qu’il suivait son modèle avec une obéissance servile.

Géricault est extraordinairement talentueux. À vingt-et-un ans, il décroche la médaille d’or du Salon avec Officier de chasseurs à cheval chargeant. Officier de chasseurs à cheval chargeant Géricault

Sous son influence, Delacroix se passionne lui aussi de plus en plus pour Rubens. Jusqu’ici, on reste dans une simple querelle entre ligne et couleur — ce que Wölfflin appelait l’opposition linéaire/pictural — une question purement technique, sans rapport encore avec le romantisme.

Mais en 1816, un événement majeur secoue la France. Le navire La Méduse, en route vers la colonie sénégalaise, fait naufrage. Le capitaine et les officiers supérieurs s’enfuient à bord des chaloupes de sauvetage, abandonnant 147 personnes sur un radeau de fortune, à la dérive en pleine mer pendant treize jours. À l’arrivée des secours, seules quinze personnes sont encore en vie — et cinq d’entre elles meurent peu après avoir débarqué. L’enquête révèle une négligence grave du capitaine, dont le poste avait été obtenu par favoritisme et achat de charge.

Le scandale secoue toute la société française. Géricault s’inspire de cet événement pour créer son chef-d’œuvre, Le Radeau de la Méduse, exposé au Salon de 1819, où il provoque une onde de choc considérable. Le Radeau de la Méduse Géricault

Cette œuvre reçoit un accueil très mitigé dans le monde de l’art. Ingres déclare : “Je ne veux pas voir ce genre de choses — ce n’est qu’un spectacle d’anatomie, montrant au public des cadavres ambulants ; cela ne peut que corrompre le goût du spectateur.”

Cette réaction académique n’a rien de surprenant. Mais dans la presse, les hommes de lettres en font un éloge enthousiaste : ce radeau, c’est la France elle-même, disent-ils — nous sommes tous, chacun de nous, sur ce radeau, et nous ressentons cette détresse comme la nôtre. Voilà ce qu’est la peinture romantique !

Ainsi, après la musique, la littérature et le théâtre romantiques, c’est avec Le Radeau de la Méduse que la peinture romantique fait officiellement son entrée.

En préparant ce tableau, Géricault s’était rendu dans des hôpitaux pour dessiner des mourants. Un de ses amis, médecin dans un asile psychiatrique, préparait alors un ouvrage et lui demanda de venir peindre des patients atteints de troubles mentaux. Folle Géricault Géricault s’exécute avec un talent remarquable. En découvrant sa Folle, les critiques romantiques se disent : voilà bien l’un des nôtres ! Géricault devient ainsi le chef de file incontesté du romantisme.

Le Radeau de la Méduse bouleverse profondément Delacroix. Selon ses propres souvenirs ultérieurs, après que Géricault l’eut invité à voir l’œuvre encore inachevée dans son atelier, Delacroix rentra chez lui en courant, submergé d’émotion, et se promit de créer dans cet esprit lui aussi.

En 1822, Delacroix peint un tableau monumental — 189 x 242 cm — La Barque de Dante, qu’il présente au Salon de l’année suivante. La Barque de Dante

La composition s’inspire manifestement de L’Arrivée de Marie de Médicis à Marseille de Rubens, issu de la galerie Médicis.L'Arrivée de Marie de Médicis à Marseille

Là encore, l’accueil du monde académique reste plus critique qu’élogieux — mais la presse, elle, est unanimement enthousiaste. Un critique nommé Thiers, évoquant ce nouveau venu au Salon, écrit : “Un immense talent vient de naître. L’espoir, presque éteint par la médiocrité pitoyable des autres peintres, revit soudain.”


Le porte-drapeau malgré lui

L’année suivante, 1824, deux événements vont profondément influencer la trajectoire créative de Delacroix.

Premier événement : Géricault, blessé lors d’une chute de cheval, meurt jeune. Le poste de chef de file du romantisme se trouve subitement vacant. Les hommes de lettres romantiques tournent alors leurs regards vers Delacroix — ce qui, inévitablement, va peser sur sa trajectoire créative.

Deuxième événement, plus inattendu : de nombreux clients se plaignent que les tapisseries achetées à la Manufacture royale ne correspondent pas, une fois rentrées chez eux, aux couleurs vues en showroom. Comme ces tapisseries constituaient à l’époque un produit d’exportation important pour la France, le roi Louis XVIII charge un chimiste, Chevreul, de résoudre le problème.

Après ses recherches, Chevreul aboutit à une conclusion majeure : contrairement à ce qu’affirmait Aristote, la couleur n’est pas une propriété intrinsèque des objets — elle résulte uniquement de la réflexion de la lumière.

De cette découverte, Chevreul tire une conséquence cruciale pour les artistes : les couleurs d’objets adjacents s’influencent mutuellement. C’est lui qui découvre le principe des couleurs complémentaires que tout le monde connaît aujourd’hui — une veste rouge associée à un pantalon vert rend le rouge plus rouge et le vert plus vert.

Cette découverte de Chevreul va profondément influencer le style créatif de Delacroix. Comparons L’Enlèvement des filles de Leucippe de Rubens et La Mort de Sardanapale de Delacroix. L'Enlèvement des filles de Leucippe La Mort de Sardanapale

Rubens travaillait d’abord en posant une base solide, puis créait des effets locaux par glacis ou par couches fines. Delacroix procède différemment. Selon les mots de son propre élève :

« Tantôt il mélangeait certaines couleurs, tantôt il les séparait — utilisant le pinceau comme une navette de tissage, cherchant à produire un effet de trame textile, où les différentes couleurs s’entrecroisent et s’interrompent les unes les autres comme des fils de chaîne et de trame. »

Regardez le corps nu en arc de cercle au premier plan. Sa main gauche n’est plus construite par glacis sur une base unifiée — elle est constituée de touches de couleur séparées, posées en parallèle. La Mort de Sardanapale

Cette technique de Delacroix est directement inspirée par la nouvelle théorie de Chevreul — une exploration systématique des effets de mélange optique entre couleurs adjacentes.

Depuis longtemps, l’opposition entre la ligne de Raphaël et la couleur de Rubens n’était qu’une querelle de style — une tension interne, somme toute, acceptable aux yeux de l’Académie. Mais le pas que franchit Delacroix dépasse ce que Ingres pouvait tolérer.

On raconte qu’à l’occasion d’une rencontre mondaine, Ingres, furieux, aurait lancé à Delacroix : « Monsieur, l’essentiel en peinture, c’est l’honnêteté et l’honneur. » Puis il aurait tourné les talons. Le propos était d’une dureté considérable.

Mais c’est précisément cette rupture des frontières établies dont le romantisme avait besoin. Si Delacroix n’avait été qu’un parfait petit Rubens, qu’aurait apporté de nouveau la peinture romantique, sur le plan technique comme stylistique ?

Dans cette querelle, la presse se range une fois encore du côté opposé au monde académique, faisant l’éloge enthousiaste de Delacroix : « L’art doit être libre — absolument, sans aucune restriction. »

Ingres et ses pairs en grincent des dents — mais tout ce que l’Académie peut faire, c’est refuser, encore et encore, l’élection de Delacroix à l’Institut de France. Une fois entré dans l’ère de la presse de masse, c’est celui qui contrôle les journaux qui domine le monde.

En 1831, Delacroix peint un nouveau grand succès, profondément ancré dans l’actualité sociale : La Liberté guidant le peuple.La Liberté guidant le peuple

Au sommet de sa renommée, il ne se soucie déjà plus guère d’Ingres. Il accuse publiquement l’Académie d’avoir transformé la peinture en “un métier parvenu à une maîtrise technique parfaite… dont les œuvres ne contiennent aucune vérité ; on y enseigne la peinture comme on enseignerait la géométrie.”

Mais Delacroix lui-même ne recherche pas non plus “la vérité” au sens où on l’entendrait habituellement ! Il défend l’idée qu’on peut peindre sans modèle, déclarant que “l’imagination permet à l’artiste de voir ce que les autres ne voient pas.” Avec une telle position, comment lui opposer un argument rationnel ?


Un bilan ambivalent

Globalement, sous la bannière de la passion et de la liberté, Delacroix a renversé presque toutes les règles établies de la peinture traditionnelle. Mais il n’a jamais véritablement trouvé son propre langage artistique singulier. Et lui-même en avait pleinement conscience.

Dans d’autres pays, le romantisme s’est manifesté avant tout comme un mouvement littéraire. Mais en France, le romantisme — tout comme les Lumières avant lui — est fondamentalement un mouvement politique.

Après 1832, Delacroix commence à s’éloigner délibérément de la politique, se tournant vers l’Afrique du Nord pour y chercher un mystère oriental. Mais sur ce même sujet oriental, c’est La Grande Odalisque d’Ingres que l’histoire a retenue, et non les Femmes d’Alger dans leur appartement de Delacroix. La Grande Odalisque Femmes d'Alger dans leur appartement La Liberté guidant le peuple continue d’être discutée et célébrée, mais presque uniquement pour sa portée politique symbolique. Pour Delacroix l’artiste, n’est-ce pas là, en un sens, un véritable regret ?

Dans le prochain épisode, on entre dans un nouveau courant : le réalisme.

Je suis Sacha — merci d’avoir écouté, à très vite !


Points à retenir : ① Géricault, profondément influencé par Rubens, exerce une influence décisive sur Delacroix. Son Radeau de la Méduse, salué par la presse mais critiqué par l’Académie, marque le véritable point de départ de la peinture romantique. ② La mort précoce de Géricault et la découverte de Chevreul sur la nature optique de la couleur ouvrent à Delacroix un espace d’innovation considérable, notamment dans sa technique de juxtaposition des touches colorées. ③ De ses sujets à sa technique, Delacroix bouleverse en profondeur la logique académique — devenant, malgré lui, le porte-drapeau d’un mouvement dont il n’a jamais pleinement maîtrisé le langage propre.